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Pieric Hotellier - Guide de haute montagne

Itinérance : un mal pour un bien?

Itinérance : un mal pour un bien?

Itinérance ; un mal pour un bien ?

En ski de randonnée, dès le printemps arrivé, se multiplient les possibilités de pratiquer sa discipline favorite, skis aux pieds. Avec 2 façons de les vivres différentes : le raid en itinérance, et le reste (en étoile, à la journée, avec assistance).

Rentrant du premier Tour du Mont Blanc organisé par une agence et de la Haute Route inversée Zermatt – Chamonix, 2 très belles et fortes expériences humaines, mais qui m’ont demandé beaucoup d’énergie, il est l’heure d’en tirer un bilan.

Ces itinérances, comme tant d’autres, sont l’essence même du voyageur. Partir d’un point A pour aller soit vers un point B, voir même vers l’inconnu. C’est l’énergie fondamentale qui a amené l’Humanité à grandir, à découvrir, à parcourir la Terre entière. Aller voir derrière le connu, derrière sa sphère de confort, là où il n’y a plus de surprises, ce qui se trouve. C’est une force qui permet de grandir, car chaque pas, une fois quitté le confort de l’espace connu, elle demande de trouver la force de poursuivre son aventure.

L’itinérance est coûteuse :

  • elle nécessite une préparation en amont, afin de faire au mieux pour trouver, en mode CSV – carto systémique de vigilance – par où passer et arriver au but. Des heures sur les cartes, les topos, les recherches de liaison en transports en commun (aujourd’hui c’est plus que nécessaire, non ?!), les lieux d’hébergements, et les plan B ou C en cas d’imprévus. Et il y en aura toujours !!
  • elle requiert en ski de rando, un niveau assez élevé pour faire face à toutes les conditions de neige possibles : dans cette démarche, ce n’est plus le skieur qui choisit où aller chercher là où c’est le meilleur, mais l’homme qui doit s’adapter à ce qu’il rencontre ! Neige croutée, soupe, neige gelée….. Apprendre à faire avec, et plus le niveau technique est prégnant, plus le plaisir émerge.
  • Elle demande du courage, souvent. Comme lorsque l’on ouvre la porte du refuge et que dehors c’est tout bouché. Visibilité 10 mètres, vent 60 km/h, neige qui tombe à l’horizontale…. Certaines journées s’annoncent très vite comme intenses Enfiler son courage est indispensable pour poursuivre l’itinérance, quitter une fois de plus le cocon douillet et entrer dans la rencontre avec les Eléments pour de nombreuses heures !
  • Elle impose des choix. Toujours. Sans cesse ; Petits ou grands, avec ou sans conséquences, mais les choix sont  permanents. Petite ou grande modification au programme, incident ou accident, imprévus ou conditions naturelles dangereuses ; tout est source de remise en question. Et ces choix peuvent être coûteux, autant pour celui qui les prend que pour ceux qui les subissent !
  • Elle fait émerger les faces cachées des personnalités. La vie en proximité durant plusieurs jours, les journées teintées de moments joyeux ou difficiles, de bobos ou de fatigue, tout ceci fracture les masques sociaux, et laisser apparaître qui nous sommes vraiment. Et dès lors, le vivre ensemble, le sens de l’empathie se doit d’être mis en exergue afin de rendre la vie de groupe la plus agréable possible. Car sans elle, très peu de chance de succès dans une entreprise d’itinérance. Car la réussite se base sur l’entraide, la collaboration, plus que dans l’empilement d’individualités et de caractères au dépend de l’esprit de groupe.
  • Elle fait trimballetr des sacs à dos plus lourds. Lourds de quoi? Ne serait-ce pas le poids de nos peurs qui peut être pèse le plus? Peur d'avoir trop froid; peur d'avoir faim; peur de manquer de batterie, peur de ne pas être à la hauteur, et donc de prendre mille et une barre énergétique et autres gels pour se rassurer....  

Et la liste est encore longue…

Alors pourquoi opter pour l’itinérance ? Pour quoi se mettre face à de tels challenges ?
A cette question, là aussi une liste bien longue J.
- Pour l’émerveillement des paysages alternant au fil des heures, des jours.
- Pour le côté « piquant » de l’Aventure, qui simplement nous permet d’être VIVANTS, et non pas de simples moutons sociétaux, modeler au mode Métro – Boulot – Dodo.
- Pour le lâcher prise sur le quotidien anxiogène, prégnant, omniprésent, influençant notre état d’être. Dans l’itinérance, moins de retour au « monde d’en bas ». Au fil des jours, l’esprit développe sa plaine conscience, le « être ici » par les pensées et ne pas se projetter ailleurs plus tard. Et il en faut des heures, parfois des jours, pour arriver à se poser dans ce bien être intérieur !
- Pour les valeurs personnelles qui peu à peu s’offrent à chacun de développer ; tel le courage. Voir que l’on est capable de dépasser ses limites, ses craintes ou ses peurs, avec un accompagnement idoine, et valoriser l’expérience afin de la réutiliser dans son quotidien.
- Pour la richesse du « choisir » : même si comme Hannibal*, « j’adore quand un plan se déroule sans accroc », ces tergiversations deviennent rapidement une constante dans ma guidance. J’ai appris à les accepter, les accueillir, les apprécier maintenant ! Car chacun de ces questionnements, à plus ou moins importantes conséquences, nous fait grandir. Humainement, ils nous élèvent. Ils nous permettent de petit à petit modifier nos biais cognitifs, à assouplir la pensée, le sens du contrôle - souvent bien élevé dans le métier de guide de haute montagne. Ils développent la synthèse synaptique pour accélérer l’efficacité des choix, arrivant à inclure dans le processus décisionnel les tenants et les aboutissants des multiples possibles, afin de sélectionner le meilleur. Ils nous permettent de nous poser dans l’adaptabilité, qui va devenir une valeur indispensable face au changement climatique et ses conséquences - qui vont rapidement être intenses et difficiles au niveau des sociétés. Ils nous invitent à modifier notre état émotionnel vis-à-vis de ceux-ci : les premiers raids à ski faisant éclore de tels choix ne sont pas aisés à gérer. Puis par leur itération, les émotions s’apaisent, et peu à peu, les peurs (réelles ou fantômes, liées à notre construction individuelle) n’interfèrent plus ou peu dans l’efficacité du process décisionnel. Et dès lors, son efficacité augmente nettement. Mais surtout, sentir cela en soi offre un apaisement et une belle satisfaction personnelle sur le chemin parcouru. Car ceci est ensuite facilement extrapolable hors contexte du ski de randonnée ! L’itinérance est un véritable chemin de guérison pour celui qui s’engage sur ce chemin en tant que leader !

Alors dans la balance, ça vaut largement le coup de rencontrer la Terre, ses décors merveilleux, ses surprises, ses « blagues » qu’Elle nous fait à chaque aventure ! Car ce sont autant de possibilités offertes qui nous font grandir. Vers une humanité plus respectueuse de son environnement, plus à même de prendre sa réelle place : la même que toute autre forme de vivant, comme étant non pas supérieur, ni possesseur, mais simplement une partie de l’écosystème Terre !

* référence à la série l'Agence Tout risques des années 80

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